INTERPRÉTATIONS DE L'HUMANISME
Salvatore Puledda
Préface
UNE CONDITION PRÉALABLE A LA SURVIE
Le lecteur tient dans ses mains un livre qui ne pourra que l'inciter à penser. Non seulement parce qu'il est consacré à un sujet éternel, l'humanisme, mais aussi parce qu'il situe ce sujet dans une perspective historique, ce qui permet de sentir et de comprendre qu'il s'agit d'un véritable défi de notre époque.
Salvatore Puledda a pleinement raison de souligner que l'humanisme, sous ses trois aspects (en tant qu'idée générale, ensemble d'idées spécifiques et action), a une histoire très longue et complexe. D'après lui, cette histoire a suivi le mouvement des vagues: à certains moments, l'humanisme a pris le devant de la scène historique de l'humanité, à d'autres, il a «disparu» pendant un certain temps. Parfois il a été occulté par des forces que Mario Rodríguez Cobos (Silo) qualifie, à juste titre, «d'antihumanistes». Dans ces périodes-là, son message a été brutalement faussé. Les forces antihumanistes ont même souvent revêtu le masque de l'humanisme pour agir derrière cette couverture, et c'est en son nom qu'elles ont mené à terme leurs obscurs projets. Le véritable humanisme est alors resté au fond de la conscience humaine, dans les esprits des meilleurs représentants de la pensée, en tant qu'idéal, objectif et sens de l'action sociale auxquels ils aspiraient.
L'auteur a raison de dire que l'humanisme, dans le passé comme aujourd'hui, a eu et continue d'avoir une multiplicité d'interprétations, même les plus contradictoires. Et il est possible que diverses catégories de lecteurs prennent de façons différentes le contenu de ce livre, et que tous n'en partagent pas les conclusions. Selon moi, Salvatore Puledda ne se considère pas du tout comme le détenteur d'une vérité définitive: il réfléchit et il invite les lecteurs à faire de même, ce qui constitue tout l'intérêt de son ouvrage.
Je suis convaincu de l'opportunité et de l'actualité de cet ouvrage. Je pense, et c'est aussi l'opinion de la Fondation que je dirige, que nous vivons une crise des fondements de la civilisation qui est en train d'épuiser rapidement son potentiel… Cela peut être interprété, si l'on veut, comme une crise de l'être humain lui-même. On a l'impression que tout ou presque tout ce qui arrive constitue une véritable agression contre l'être humain. Chaque événement se révèle être une menace contre lui. Les résultats du progrès scientifique et technologique (qui, dans d'autres conditions, pourraient apporter plus de bénéfice et de dignité à la vie) accentuent la crise du rapport entre l'être humain et le reste de la nature. C'est ainsi que nous arrivons à cette sorte de sursaut dans la sphère politique et sociale, à cette aggravation des contradictions entre l'être humain et le pouvoir. Il s'agit là d'une situation qui nous mène à des impasses dans le développement de l'éducation et de la culture. Mais, comme un inventaire des difficultés actuelles risquerait d'être trop long, je me permets de renvoyer le lecteur aux Lettres à mes amis de Silo, où sont abordés de façon très détaillée tous ces problèmes et, justement, selon le point de vue du véritable humanisme. Si je me permets ici de donner ce conseil, c'est parce que nos façons de voir la crise actuelle, sociale et personnelle, ont de nombreux points communs.
Je dois maintenant faire quelques observations. Aujourd'hui, le problème
des rapports entre l'être humain et la nature a pris un sens
tragique. Mais la solution à ce problème, on peut facilement
l'imaginer, ne peut être strictement anthropocentrique. L'être
humain, en effet, est la création suprême, mais il fait partie
de la nature. Ainsi, l'objectif ne consiste pas, j'en suis convaincu,
à garantir la domination de l'homme sur la nature (comme on
l'a affirmé durant des siècles), mais à créer
les conditions qui permettent un développement commun et harmonieux.
L'homme ne pourra recevoir tout ce dont il a besoin de la nature que
s'il garantit ses besoins, en agissant pour le rétablissement
et la conservation de l'équilibre de la biosphère, qui
est aujourd'hui sérieusement compromis.
Le dépassement de cette profonde crise de la civilisation suppose, selon nous, le passage à un nouveau paradigme de l'existence humaine, à une nouvelle civilisation, qui s'étayer sur l'importance et la dignité de l'être humain et doit viser la réalisation de ses potentialités. En d'autres termes, il s'agit du passage à une civilisation vraiment humaine, qui non seulement garantisse l'élimination des dangers et des menaces à l'encontre de la continuité du genre humain, mais aussi détermine les conditions d'une existence digne pour les générations présentes et futures.
Plus radicalement, je dirais que nous nous trouvons confrontés à la nécessité d'une révolution humaniste. Le mot «révolution» n'est sans doute pas le plus approprié dans ce cas, étant donné l'idée qu'on s'en fait d'une façon générale. C'est pourquoi je vais être plus clair: il s'agit de la révolution grâce à l'évolution, par des transformations progressives, en réalisant un consensus entre différents courants de pensées et modes d'action. Cette voie n'exclut certes pas la nécessité de faire face aux forces de l'antihumanisme, dans le cas où elles passeraient à l'attaque. Mais la révolution humaniste devra utiliser les moyens humanistes qui correspondent à ses principes. Sinon, c'est son essence même qui se perdrait. Il me semble que ce point doit être bien compris. La révolution humaniste ne se réalisera pas concrètement (ou se transformera en une nouvelle manifestation d'antihumanisme) si elle tend à une «uniformisation générale», si elle mène à priver les personnes, les peuples et les nations de la liberté de choix. Toute l'histoire de l'humanité a été marquée par le dépassement de l'oppression en faveur de la liberté de choix. La révolution humaniste devra donc garantir à l'être humain cette liberté et donner une large place à la multiplicité de l'existence humaine.
Il y a dix ans, en Union Soviétique, nous avons lancé une
série de transformations qui prirent le nom de perestroïka.
Leur sens était de garantir l'humanisation des différents
aspects de la vie sociale. La première tâche, et la plus importante,
fut de réaliser le passage du totalitarisme à la démocratie.
D'une façon générale, nous avons réussi
à nous acquitter de cette mission. Mais tout ce que nous avions prévu
n'a pu être réalisé comme nous l'aurions
voulu. Les forces antihumanistes, liées à l'ordre préexistant,
avec le coup d'état du 19 août 1991, ont réduit
à néant beaucoup de ce que nous avions projeté. Tout
de suite après, en décembre de la même année,
l'acte de liquidation de l'Union Soviétique a conduit
les différents pays qui la composaient, ainsi que leurs héritiers,
vers des chemins bien éloignés des valeurs et des objectifs
de la perestroïka. Par conséquent, en Russie comme dans les
autres États qui se sont formés à la place de l'URSS,
la tâche d'humaniser la vie n'a pas encore trouvé
de solution.
Pour ce qui est de la politique mondiale après 1985, nous nous sommes aussi proposés de contribuer énergiquement à l'humanisation de la vie de la société mondiale; et, dans le but de créer les conditions pour mener à bien ce projet, nous avons décidé de dépasser la confrontation entre les Etats et entre les peuples et d'opter pour une collaboration pacifique. Ainsi, nous avons réussi à mettre fin à la «guerre froide», à passer de la course aux armements nucléaires au désarmement, et de l'augmentation d'autres types d'armements à la réduction des stocks. Cela a eu pour conséquence, à l'échelle mondiale, une nette progression des droits de l'homme et une amélioration significative des rapports entre l'homme et le reste de la nature.
Cependant, beaucoup de travail reste encore à accomplir. Pour réaliser une humanisation acceptable de la vie de la communauté mondiale et supprimer toutes les insuffisances d'un passé, et en partie d'un présent, conflictuels.
Salvatore Puledda a raison d'affirmer que notre époque a été marquée par l'éclipse de l'humanisme. Malgré cela, il me semble que nous nous trouvons désormais dans une phase de développement qui est en mesure de combler le déficit d'humanisme que nous a laissé le passé. L'affirmation de l'humanisme, non pas en tant que courant contemplatif et compatissant, mais comme force d'action et de collaboration, représente réellement un impératif de notre époque. Il s'agit là d'une condition essentielle à la survie de l'humanité. Dans ce contexte, l'ouvrage de Salvatore Puledda fait figure de phénomène remarquable et significatif. Il s'agit de la recherche d'une voie pour un développement qui réponde aux nécessités essentielles de l'être humain, et d'une contribution au dépassement spirituel de la crise actuelle de la civilisation.
Mikhaïl Gorbatchev
Moscou, le 30 octobre 1994

